2021
Shadow IT maîtrisé : Imposer la gouvernance de la donnée par le process
Concevoir un flux d'automatisation Data-to-Print autonome pour produire des centaines de documents Trade, en forçant la responsabilisation des équipes via la contrainte technique.
En arrivant chez Bollé Safety comme graphiste, j'ai hérité d'un parc de fiches techniques en deux langues, dont certaines n'avaient pas été rééditées depuis cinq ans. Elles étaient truffées d'écarts : codes EAN erronés, normes obsolètes, mentions divergentes d'un document à l'autre, et des identités visuelles qui retraçaient à elles seules l'histoire graphique de l'entreprise. Au même moment, le marché américain se développait, ce qui imposait d'adapter les documents aux normes locales et de les traduire en espagnol, pendant que l'Europe voulait couvrir toutes ses langues. Le calcul était simple : sans une méthode différente, j'allais passer mes journées à rattraper le passé au lieu de participer à ce qui venait.
Directeur des Opérations - Creative Manager
Architecture de données & e-commerce, Design System & Guidelines
La pression retombe toujours sur le dernier maillon
Sous le problème de production se cachait un problème de gouvernance. Personne ne savait précisément qui était responsable de quoi entre la donnée produit, le contenu marketing global et le contenu marketing régional.
Un processus désorganisé a une propriété constante : la pression finit toujours par retomber sur le dernier maillon de la chaîne de production. En l'occurrence le graphiste, sommé de livrer dans les délais un document dont il ne maîtrise ni la donnée, ni la traduction, ni la validation réglementaire.
Le coût de cette situation ne se lit sur aucune ligne budgétaire, ce qui explique qu'elle dure. Il se paie en temps de production, en tensions internes, et en insatisfaction des distributeurs qui reçoivent en retard, ou imparfaits, des documents à valeur légale.
Un tunnel refusé, un contournement assumé
La solution évidente consistait à connecter InDesign au PIM par une liaison ODBC, en lecture seule. Cette connexion m'a été refusée par les propriétaires du PIM, sans que la raison m'en soit jamais expliquée, et je n'ai jamais obtenu ce feu vert.
J'ai donc construit le dispositif sans lui. Des modèles d'extraction produisent des exports structurés selon les besoins de chaque type de document, et ce sont ces fichiers qui alimentent la chaîne. Le contournement fonctionne, mais il faut nommer ce qu'il coûte : la fraîcheur de la donnée n'est plus garantie par le système, elle dépend de la régularité avec laquelle je réactualise mes exports.
Je le raconte parce que c'est fréquent et rarement dit. Une automatisation se conçoit aussi contre les refus qu'elle rencontre, et la question n'est pas d'avoir la meilleure architecture possible mais la meilleure architecture atteignable.
Réparer la donnée sans toucher au PIM
Le second obstacle était de nature différente. L'architecture du PIM n'avait pas été conçue avec les équipes produit et marketing, et ses champs ne correspondaient donc pas aux usages réels : des champs qui devraient être des sélecteurs de valeurs typés en texte libre, des champs à valeur unique qui en contiennent plusieurs, des champs sans limite de caractères là où la mise en page en impose une.
J'ai traité cet écart par des champs calculés en JavaScript, directement dans EasyCatalog. Ce choix d'emplacement n'est pas anodin : puisque je devais réactualiser mes exports régulièrement, une correction appliquée sous forme de macro sur le fichier aurait été à refaire à chaque cycle. Placée dans l'outil de composition, la règle de réécriture s'applique seule à chaque nouvelle donnée.
J'ai parallèlement tenté d'aider les propriétaires du PIM à modéliser leurs champs de façon plus logique. Avec un succès limité, faute d'un véritable propriétaire du sujet : l'architecture de données n'appartenait à personne.
Des gabarits qui absorbent la langue
Automatiser la mise en page impose une rigueur que la composition manuelle pardonne. Le gabarit doit encaisser un contenu qu'il ne connaît pas d'avance.
J'ai donc conçu des blocs ancrés et fluides, en abordant le print avec la logique du web, et un jeu de règles GREP pour que les contenus mal calibrés ne produisent jamais de débordement. La contrainte la plus concrète vient de la variation de longueur entre les langues : un texte néerlandais et son équivalent anglais n'occupent pas la même place, et la grille doit tenir dans les deux cas sans arbitrage humain.
Douze langues sont couvertes, toutes latines à l'exception du polonais. Le japonais et le chinois ont été sous-traités, pour deux raisons cumulées : le PIM de l'époque ne les acceptait pas tous, et le catalogue concerné était trop restreint pour justifier le coût d'adaptation typographique.
Le dernier kilomètre
Produire la maquette ne suffit pas. L'export multilingue et l'archivage sont la partie la moins visible et la plus chronophage du travail.
J'ai développé un script JSX qui analyse la structure des calques, isole les langues actives, et génère les PDF haute définition en appliquant la convention de nommage de l'entreprise. L'opération passe de vingt minutes par document multilingue à trois secondes d'exécution.
Ce que l'automatisation a déplacé
L'effet le plus utile de ce dispositif n'est pas le temps gagné, c'est le déplacement de la responsabilité.
Quand la production dépend d'une donnée renseignée en amont, une équipe marketing régionale qui réclame sa fiche technique sans avoir édité son contenu se voit renvoyée à sa propre contribution. Cela arrive une fois. À la demande suivante, le contenu est là et le document part dans les délais.
C'est une manière de traiter le problème de gouvernance sans avoir l'autorité pour le trancher. Faire dépendre le livrable d'un travail d'embase rigoureux a produit l'engagement que les discussions n'avaient pas obtenu, malgré des réticences initiales. Et j'assume d'avoir utilisé ce levier en ma faveur, pour déplacer une pression qu'on fait porter au graphiste alors que c'est le brief qui est incomplet.
S'y ajoute un bénéfice moins spectaculaire mais permanent : plus de faute de frappe, plus de désalignement d'identité entre documents. Un processus automatisé a le mérite d'être sans surprise.
L'épreuve du rebranding
La méthode a trouvé sa justification définitive au moment du rebranding de Bollé Safety : il fallait refaire 350 fiches techniques dans 12 langues.
Ce volume rend la question rhétorique. Par copier-coller depuis des tableurs, l'opération est simplement impossible dans un calendrier de lancement. C'est le genre d'échéance qui ne récompense pas l'effort mais la préparation.
Pourquoi je ne l'ai pas délégué
J'avais une alternative, confier ces tâches à la graphiste de l'équipe. Je ne l'ai pas fait, et la raison tient en une phrase que j'applique encore : si je juge un travail sans intérêt et facile à automatiser, je ne vois pas au nom de quoi je le ferais porter à quelqu'un d'autre.
L'argument économique va dans le même sens. EasyCatalog s'achetait à l'époque en licence unique, autour de mille euros. Pour une entreprise qui doit produire 350 fiches techniques, des catalogues déclinés par distributeur et par client final, des étiquettes de packaging et des tarifs annuels, le retour sur investissement ne se discute pas.
Ce volet Trade est d'ailleurs celui dont le retour est le plus direct de toute la production marketing, et c'est aussi le moins valorisé. Automatiser ce qui rapporte sans briller libère du temps pour ce qui brille.
Ce qu'il en reste
Le dispositif est toujours en service aujourd'hui, ce qui est le meilleur indicateur qu'on puisse attendre d'une méthode. Mais son histoire récente mérite d'être dite, parce qu'elle éclaire sa principale faiblesse.
L'entreprise a depuis recruté un architecte de données, et l'architecture du PIM a beaucoup évolué. Or toutes les règles de réécriture que j'avais dû créer pour combler les écarts de modélisation reposaient précisément sur ces écarts. En corrigeant la cause, on a rendu le remède difficile à maintenir.
C'est la limite intrinsèque de ce type de contournement : une couche de compensation est une dette contractée sur la structure qu'elle compense. Elle rend service immédiatement, elle se paie plus tard, et la seule vraie solution restait celle qui m'avait été refusée au départ.
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