2023
Du logotype au Design System : La maïeutique de l'héritage
Traduire le glissement stratégique d'une marque B2B en un système visuel complet, décliné du digital jusqu'au design industriel, et cristallisé dans un Brand Book souverain.
Bollé Safety devait se distinguer de Bollé Sport pour soutenir sa croissance internationale, en particulier aux États-Unis. La difficulté n'était pas de trouver un signe : c'était de le trouver dans une configuration où personne n'avait le pouvoir de l'imposer. Deux entités distinctes du même groupe, le même nom, le même héritage, deux directions indépendantes, et un seul point de convergence stratégique, le Board.
Bollé Safety X InSign
Creative Manager - Direction Artistique
Fondations de marque
Une différenciation qui ne pouvait pas se décréter
Quand Bollé Sport a introduit un « B » rouge comme signe distinctif, la réponse la plus immédiate aurait été symétrique : doter Safety d'un signe équivalent, également nouveau, également arbitraire.
Cette voie avait un défaut rédhibitoire. Deux signes récents et concurrents posés sur le même nom auraient produit une bataille de territoire sans arbitre, chaque marque revendiquant la même légitimité sur les mêmes bases. Dans une gouvernance où les deux directions sont indépendantes, une différenciation qui repose sur un rapport de force ne se stabilise jamais.
Chercher dans le passé ce que le présent ne pouvait pas trancher
Il me paraissait plus solide de déplacer le débat sur un terrain que personne ne pouvait contester : l'héritage commun lui-même. Les fondateurs étaient connus comme « Les Rois des Lunettes », et ce marquage historique existait encore, gravé discrètement sur la branche des montures certifiées comme gage de réassurance technique.
Reprendre la couronne ne consistait donc pas à inventer un signe mais à réactiver un actif dormant. L'argument devient difficile à discuter, parce qu'il ne prétend rien enlever à personne : il exhume. Et il porte, pour une marque de protection, une promesse directement lisible, celle du plus haut niveau d'exigence.
Ce choix ne s'est pas imposé d'un coup ni par une décision unique. Je l'avais commencé à l'introduire projet après projet, dont l'identité BSSI conçue l'année précédente, où la couronne était devenue le cœur d'un blason. Le rebranding a formalisé ce que plusieurs initiatives avaient déjà installé.
Du risque à la performance
Le second déplacement portait sur le registre. La protection oculaire se vend traditionnellement par le risque et l'accident évité, discours qui place l'utilisateur en position de victime potentielle et l'équipement en contrainte à subir.
Le parti pris retenu inverse le rapport : faire du produit un catalyseur de performance plutôt qu'un rempart, et de la sécurité un état d'esprit plutôt qu'une obligation. La signature « See all you can » condense ce déplacement, et l'ensemble du vocabulaire de marque en découle.
Ce pivot n'est pas né avec le rebranding. La campagne Platinum, un an plus tôt, en avait été le projet pilote, et l'adhésion y avait été inégale selon les régions. Ce que le rebranding a apporté n'est pas l'idée mais son statut : ce qui était une orientation défendue projet par projet est devenu la position officielle de la marque.
Construire une culture avant de pouvoir refonder
Un rebranding suppose une capacité à produire, et cette capacité n'existait pas au départ.
Bollé Safety avait accéléré son développement et affichait des ambitions internationales élevées, mais n'avait jamais eu de spécialiste dédié à la direction artistique, ni même de graphiste interne. La marque savait sous-traiter sa production, sans disposer de la constance ni des process nécessaires pour conduire des projets créatifs en interne. Réactiver un héritage et poser des axes créatifs supposait donc un préalable qui n'a rien de créatif : installer une culture de production interne, des méthodes, et l'habitude de décider en amont plutôt que de commander en aval.
C'est ce qui a rendu ce travail long, et c'est différent d'un échec. Le rebranding est arrivé comme un révélateur : il a autant validé qu'ancré un travail de fond conduit jusque-là sans mandat explicite. Une organisation qui découvre la fonction créative en même temps qu'elle refond sa marque avance nécessairement à deux vitesses.
Ce qu'InSign a apporté
InSign a été briefée conjointement avec la direction Marketing, et a produit les propositions de positionnement ainsi que le travail sur le voice and tone. Son apport réel a été moins d'inventer que de structurer : donner une cohérence d'ensemble et une autorité formelle à des orientations déjà engagées, et les articuler en une stratégie tenant de bout en bout.
Je le formule ainsi parce que c'est exact, et parce que la nuance compte pour qui lit une étude de cas. Une agence qui consolide n'est pas une agence qui remplace, et un rebranding réussi ressemble souvent moins à une rupture qu'à la mise au net d'un mouvement déjà commencé.
InSign a également porté la segmentation par marché, actée par la direction. Sa traduction visuelle devait passer par un code couleur strict appliqué à la typographie et aux aplats ; j'ai proposé de la déplacer vers l'étalonnage des visuels clés, et cette contre-proposition a été suivie. Le détail figure dans l'étude de réalisation associée.
Ce que cette stratégie n'a pas eu à trancher
Un point mérite d'être noté pour ce qu'il dit du contexte plutôt que du travail. La coordination avec Bollé Sport ne relevant que du Board, la stratégie d'identité de Safety s'est construite sans négociation directe avec l'autre marque.
Cela a simplifié l'exécution et laissé ouverte une question qu'aucun des deux camps n'avait mandat pour traiter : celle de la cohérence d'ensemble du groupe. Une identité peut être juste à l'échelle d'une marque et rester incomplète à l'échelle de son actionnaire.
Projets similaires